Revue de presse

Une école à Alep grâce au Semi-Marathon de Paris

L'Opinion

27 avril 2016

Monseigneur Jeanbart, archevêque grec-melkite catholique d’Alep, se bat sur tous les fronts. En Syrie où il continue de résider mais aussi à l’étranger où il cherche à mobiliser la communauté internationale en faveur des Chrétiens d’Orient. Il était la semaine dernière à Paris où il a reçu un chèque de 150 000 euros levés par l’association SOS Chrétiens d’Orient à l’occasion du semi-marathon de Paris. Il est cette semaine à Montréal et à New York. Avec pour la première fois depuis longtemps, un message d’espoir à porter.
 
Quelle est la situation à Alep ?
 
Les groupes les plus extrémistes comme le Front al-Nosra et Daech qui ont refusé toute trêve se trouvent pris en étau par l’armée syrienne. Ils essaient néanmoins de profiter de la situation pour regagner le terrain perdu. Depuis une dizaine de jours, la ville est régulièrement bombardée, ce qui ne fait qu’augmenter le nombre de victimes innocentes. Les combats sont difficiles parce qu’il y a encore un million d’habitants et que Daech les utilise comme boucliers humains. Mais lorsque la ville sera libérée, la situation changera du tout au tout. Loin de pousser à une accalmie, des pays comme la Turquie, l’Arabie saoudite voire Israël ne veulent pas la paix dans les circonstances actuelles, espérant que la situation militaire sur le terrain s’inverse. Un compromis voire un accord de paix compromettrait l’objectif de certains d’arriver à une désintégration de la Syrie et à une partition. Il y en a qui estiment notamment que ce pourrait être une formule pour résoudre la question des réfugiés palestiniens en leur offrant un simili-Etat au sud du pays avec la Cisjordanie.
Il semble que le rapport de forces soit malgré tout en train de changer…
L’armée syrienne est effectivement en train de regagner du terrain. Je ne suis ni un stratège, ni un militaire mais je pense que Daech a perdu ses atouts. Daech sait attaquer en lançant des voitures piégées ou des kamikazes pour lui ouvrir le chemin ; il ne sait pas se défendre. Beaucoup de musulmans sunnites se sont aussi rendu compte que c’était un grand bluff. Les unités sunnites que l’état-major syrien n’osait pas utiliser jusque-là, de peur qu’elles passent à l’ennemi, sont aujourd’hui lancées dans la bataille. Ceux qui hésitaient à refuser Daech n’hésitent plus. Ils ont réalisé que ce n’était pas une opposition nationale mais étrangère.
 
Pensez-vous qu’un accord soit possible à Genève entre les protagonistes du conflit ?
 
J’y crois. Beaucoup de gens dans l’opposition ont réalisé qu’il était absurde de continuer à s’entre-tuer. Même les plus réticents, comme ceux qui se sont réfugiés en Arabie saoudite, ont accepté de se rendre à Genève et de discuter avec des représentants du gouvernement syrien. Si on veut résoudre un différend, il faut que des deux côtés on accepte de faire des concessions. Le contexte international a aussi changé. L’Europe a pris conscience du danger terroriste et les relations entre Washington et Moscou se sont améliorées. Les deux grandes puissances semblent s’être entendues pour résoudre le problème. Contrairement à ce que cherchaient les Américains, la Russie est devenue incontournable dans la région après le succès de son intervention militaire en Syrie. Moscou a décidé d’aller de l’avant et, depuis, on ne sent aucune hésitation dans sa stratégie. Tout le monde a compris que l’on ne pouvait continuer comme cela, au risque sinon de déclencher une grande guerre.
 
Vladimir Poutine se targue d’être le seul défenseur des chrétiens d’Orient…
Il se présente comme il veut mais il faut reconnaître que l’intervention russe nous a soulagés. Elle a éloigné les plus fondamentalistes qui faisaient peur aux chrétiens mais aussi à la grande majorité des musulmans syriens qui sont des modérés et qui considèrent la citoyenneté comme aussi importante que la religion. Avant la guerre, cela ne se faisait pas de demander à quelqu’un sa religion. Le régime n’était pas parfait. Il y avait beaucoup de réformes à faire mais il y avait un pluralisme. Toutes les minorités cohabitaient en bonne intelligence.
« La France nous a déçus parce que nous aimons la France et parce que c’était un pays que nous considérions comme ami. Or, nous n’avons rien entendu. Il n’y a pas eu de sursaut pour nous aider et nous sauver. »
 
Que doit-il advenir de Bachar Al-Assad ?
 
Nous voulons avoir le droit de vivre dans notre pays. Celui qui nous l’assurera, qui donnera à chaque citoyen la liberté d’être lui-même, d’avoir sa religion, celui-là, quel qu’il soit, est le bienvenu. Ce n’est pas le cas des fondamentalistes de Daech ni du Front al-Nosra. Donc, par la force des choses, nous refusons cette opposition-là. Nous ne refusons pas une opposition modérée qui accepte de vivre avec les autres et dont la contestation porte sur la gestion du pays et sur les responsables de la situation. Mais il ne fallait pas tout détruire. Aujourd’hui, le combat oppose ceux qui veulent imposer une identité confessionnelle à ce pays et ceux qui défendent une identité laïque, où l’on considère comme citoyen celui qui est né dans ce pays, qui le sert et qui veut continuer à le bâtir. Qu’importe sa religion ! Personne n’a le droit de mépriser l’autre pour son appartenance religieuse !
 
Sentez-vous aujourd’hui une solidarité à l’encontre des chrétiens d’Orient ?
 
Oui, et c’est pour nous une raison de reprendre confiance et d’aller de l’avant. Il y a des gens qui nous comprennent et veulent nous aider à rester dans le pays. Ma lutte, mon engagement, c’est de tout faire pour que les chrétiens restent dans le pays. L’exode s’était calmé ces derniers temps mais parce que cela s’était calmé, certains États comme le Canada ont fait un excès de zèle en transportant gratuitement des chrétiens vers leurs pays. Il faut aider les chrétiens à rester en Syrie ! C’est une relique mais c’est aussi la vie de l’Église qui a commencé à vivre dans ce pays. La Syrie a compté ses premiers chrétiens quelques jours seulement après la Pentecôte. C’était des juifs de Damas, de Tyr, d’Alep venus à Jérusalem à l’occasion du traditionnel pèlerinage de la diaspora. Il se trouve que cette année-là, la Pentecôte juive coïncidait à la Pentecôte chrétienne. Les apôtres rapportent que 3 000 d’entre eux se sont fait baptiser. C’est un droit fondamental pour eux de pouvoir rester dans leur pays. Ils étaient là bien avant les musulmans dont certains étaient d’ailleurs chrétiens à l’origine, avant d’être contraints de se convertir parce que l’empire Ottoman traitait mal les chrétiens. Le sang de millions de martyrs chrétiens a irrigué le sol de ce pays durant toute l’histoire. Ni culturellement, ni mentalement, ni sentimentalement, ni religieusement, on ne peut admettre leur disparition. Pour moi, pasteur et évêque, la permanence des chrétiens dans ce pays est un signe de la pérennité de l’Église. Ces gens-là ont aussi une mission vis-à-vis des musulmans. Ils ont la même culture, la même histoire, la même langue. Ils vivent ensemble depuis des siècles. S’ils ne sont plus là, la situation sera similaire à celle de l’Afrique du Nord où tout chrétien est un étranger, un intrus. Nous ne sommes pas des intrus. Pour moi, c’est une question de vie ou de mort.
 
Comment jugez-vous l’attitude de la France à votre encontre ?
 
La France nous a déçus parce que nous aimons la France et parce que c’était un pays que nous considérions comme ami. Nous lui avons consacré de nombreuses années pour étudier sa langue, son histoire et sa littérature. Nous sommes ses enfants, au sens culturel du terme. Nos liens sont très étroits aussi avec l’Église catholique de France. Nous avions donné notre cœur à ce pays et nous le présentions auprès de nos concitoyens comme l’avant-garde de la démocratie et du respect des droits de l’Homme. Lorsque nous l’avons vu nous laisser à notre sort parce que nous ne sommes pas riches, cela nous a déconcertés. Il y a un moment où le gouvernement français aurait dû taper du poing sur la table lorsque les attaques ont commencé contre les chrétiens et que nous nous sommes trouvés en danger de disparition. Or, nous n’avons rien entendu. Il n’y a pas eu de sursaut pour nous aider et nous sauver.
 
Que vous a inspiré le geste du Pape qui a ramené avec lui des réfugiés syriens de l’île grecque de Lesbos ?
 
C’est un signe donné aux musulmans que les chrétiens les aiment, que nous voulons les aider et qu’ils n’ont pas à avoir peur de nous. C’est une action de miséricorde, pas politique. Il n’encourage pas les gens à partir.
 
Et cette vague de migrants arrivés en Europe ?
 
Je crains qu’il n’y ait une manipulation derrière tout cela pour terroriser l’opinion publique européenne. Ce qui s’est passé n’est pas naturel. La Turquie a obligé des Syriens à partir des camps ! Aujourd’hui, elle touche des milliards d’euros pour s’occuper des réfugiés et les garder chez eux. C’est du chantage ! Quand on voit que la France ne donne que quelques dizaines de millions d’euros au Liban, un tout petit pays, sans ressources…
 
 
Un article de Gilles Sengès pour l'Opinion