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Volontaire, qu’as-tu fait de ta mission ?

FR - 25/09/2019

Volontaire, qu’as-tu fait de ta mission ? À toi, volontaire revenu d’Orient, je pose cette question : qu’as-tu fait de ta mission ?

Des bords de la Méditerranée aux contreforts de la Perse, tu as entendu parler là-bas toutes les langues : arabe en ses divers dialectes, syriaque ou chaldéen, kurde ou arménien. À regrets sans doute, tu as accepté d’employer l’anglais pour communiquer avec tous ces peuples, constatant sur le vif le net recul de l’influence française dans ses populations naguère si proches de cœur et d’esprit de notre patrie.

Selon que tu es parti en Irak, en Syrie ou au Liban, tu es incollable désormais sur les Kurdes, les alaouites ou les druzes. Au Caire, à Amman, à Damas ou Alep, tu as découvert toutes les liturgies anciennes que les siècles, les persécutions et la modernité n’ont pas (encore) réussis à ruiner. Partout, tu as fréquenté des chrétiens, de toutes les Églises, en situation de persécution, ouverte ou larvée.

Tu as vécu avec eux, tu as partagé leur quotidien, leur condition, leur dénuement parfois. Tu as connu leur foi, leur attachement à la culture de leurs pères, leur déchirement devant l’alternative de la mort ou de l’exil, leur incompréhension face à l’abandon de la France.

Si tu es curieux, au-delà de la présence et du service rendu, tu as cherché à approfondir une histoire plurimillénaire, une culture en partie matrice de la nôtre, une ou des langues qui savent, tout aussi bien que la nôtre, chanter, prier ou pleurer. Tu as – immense privilège – tissé des liens d’amitié avec ces chrétiens qui, d’abord inconnus, sont devenus des frères ou des cousins. Tu les as si bien connus d’ailleurs qu’au-delà de tes rêves ou imaginations tu as compris que, devenus proches, ils n’en restaient pas moins hommes comme toi, et, quoique plein de foi, pas encore des saints.

sos chretiens orient liban port tyrTu pourrais ajouter beaucoup de touches à ce rapide tableau. Tu le compléterais par tes souvenirs personnels, tes sentiments nés de cette expérience hors de pair, tes convictions renouvelées ou forgées au feu du réel. Ces souvenirs évoqueraient ces paysages uniques (« J’aime les panoramas. ») : dures montagnes du Kurdistan, rude plaine de Ninive, lumière mordoré du Kalamoun, paradis caché de la Qadisha, mer étincelante sur la baie de Jounieh, silence du désert égyptien. Ton cœur a vibré en foulant le sol des plus vieilles cités du monde : citadelle d’ArbaIlou (Erbil), mystérieuse cité de Petra, théâtre antique de Palmyre, ruines de Byblos, port de Tyr, pyramides des pharaons.

Tu as revu en pensée la formidable épopée des croisades en découvrant le Krak des Chevaliers dans la « Vallée des Chrétiens » en Syrie ou la forteresse d’Al-Karak près d’Ader en Jordanie. Et tu t’es dit que les Français qui vont en Orient, aujourd’hui comme hier, sont capables du parjure comme un Renaud de Châtillon ou du service héroïque comme les frères de l’ordre de l’Hôpital.

Ta foi s’est instruite en voyant les vestiges des temps bibliques : ces fleuves ou rivières qui continuent de couler quand les hommes, générations après générations, se couchent dans la terre de leur père ; ces lieux, sans grandeur apparente, mais qui furent le théâtre d’événements que la mémoire des hommes n’a pas oublié : tel le Mont Nébo, près de Madaba, où Moïse vit la Terre promise sans pouvoir y entrer…

Ta foi s’est ranimée en contemplant les traces des premiers jours de la chrétienté : le Jourdain, où Notre-Seigneur a commencé sa vie publique, sanctifiant les eaux par lesquelles nous serions désormais sauvés ; la « Rue Droite » dans le vieux Damas, qui dit bien comment doit être notre foi.

Tu as vu (touché peut-être !) le plus vieil autel chrétien du monde au monastère des Saints-Serge-et-Bacchus, sur les hauteurs de Maaloula. Tu as frémi en voyant les stigmates de la profanation, que n’ont pas complètement fait disparaître les pieuses mains qui ont restauré la table sainte brisée par Al-Nosra. Et voyant cette table du sacrifice brisée, est montée à ton cœur la parole du roi David :

« Le sacrifice voulu par Dieu, c’est un esprit brisé ; le cœur brisé et broyé, vous ne le rejetez pas, ô Dieu. » (Ps 50, 19).

sos chretiens orient mar matti irak plaine de niniveÀ Mar Matti, le monastère-forteresse de la plaine de Ninive, tu as senti la présence de cet ermite des premiers siècles qui fut porté par l’Esprit à tout quitter pour une grotte où il pourrait nuit et jour poursuivre son inlassable quête : chercher Dieu. Et cette même aventure, la seule qui compte, tu en as vu les traces à Al-Qosh, à Maaloula, à Sednaya, dans la Qadisha, au désert de Scété…

Tout cela, volontaire, est-il voué à disparaître ? À s’éteindre en ta mémoire comme meurent sous la cendre les dernières braises ? Tu es devenu, en revenant, ambassadeur de ces peuples en danger. En danger de mort et de disparition. Tu es devenu messager de leur histoire, une histoire tragique et grandiose que l’Occident n’écoute qu’avec distance et dédain parfois. Pourtant nos frères d’Orient n’ont eu de cesse de te répéter : attention, ce que nous vivons sera bientôt votre histoire ! Prévenu, tu l’es plus que quiconque.

sos chretiens orient pakistan pere parvez messeAs-tu entendu ce qu’ils t’ont dit ? L’as-tu compris ? L’as-tu transmis autour de toi, comme ils te l’ont demandé ? Et as-tu retenu la leçon principale de nos frères d’Orient ? Si tu l’as oublié, je te la redonne, en résumé. Le Christ est notre meilleur compagnon d’existence. Il a donné sa vie pour toi. Sur la croix. Il s’est relevé de la mort. Il te relèvera aussi, si tu es uni à son mystère.

Dans la richesse ou l’exil, la félicité ou la tristesse, nous portons toujours – souvent imprimé jusque dans nos chairs – le signe de notre victoire, la Croix du Seigneur. Il est notre Dieu : à Lui notre foi, en lui notre espérance !

Avec l’Apôtre Paul, qui a marché d’Orient en Occident pour t’apporter la parole de Salut, nous te redisons avec fierté : « rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur ! » (Rm 8, 39).

Fr. Augustin-Marie Aubry, Fraternité Saint-Vincent-Ferrier.