Actualités

Dans la ville dévastée de Deir-Ezzor

FR - 03/04/2018

PARTIE 1

« La dernière fois que je me suis rendu à Deir Ezzor c’était il y a 10 ans. Je repars pour cette ville qui semble si loin de Damas à présent. Je devais voir à quoi ressemblait la ville que j’avais visitée après tant d’années passées, de siège, de guerre...

La route reste encore dangereuse même si toute la zone qui la sépare de la capitale a été largement pacifiée et reprise par l’armée arabe syrienne et ses alliés. Nous choisissons donc de prendre l’avion pour Qamishli, ville d’origine syriaque à l’extrême Nord-Est du pays, sur la frontière turque. Nous décollons tous feux éteints pour éviter d'être abattu en plein vol par les terroristes de la Ghouta que nous survolons probablement.

Une fois arrivés nous prenons directement un véhicule qui nous conduit plus au Sud, à Hassakeh. Nous y passons la nuit. Le lendemain matin à l’aube, nous prenons un autre véhicule pour continuer toujours plus au Sud, jusqu’à atteindre l’Euphrate et regagner Deir Ezzor. Nous accompagnons le père Gabriel, prêtre syriaque orthodoxe de Hassakeh, qui a accepté gentiment de nous conduire sur place en toute sécurité.

Les barrages kurdes du PYD et ceux de l’armée arabe syrienne s’enchaînent de nombreuses fois avant d’atteindre la « Porte de Deir Ezzor » qu’on aperçoit au loin dans la brume. Elle est noire. Déjà le décor funèbre se profile à mesure que nous avançons sur cette route. Des carcasses de voitures et de camions en tout genre désossés jonchent les deux côtés de la voie que nous empruntons. Ça me rappelle Alep et ses heures de trajets qui n’offrent qu’un spectacle de désolation depuis Ithrye en passant par Khanasser.

Les véhicules lourds et légers pulvérisés sur la chaussés vous témoignent de la violence avec laquelle elles ont été stoppées nette dans leur course. On ne peut pas ne pas imaginer le scénario ! Des gens qui voulaient fuir, ou peut-être rentrer chez eux, foudroyés par les hommes vêtus de noir.

Nous nous enfonçons toujours en direction de la ville mais impossible d’y accéder directement. Nous devons faire un long détour. Nous traversons alors des villages où eurent lieu de grands massacres avant que « le Hezbollah ne vienne nous libérer », nous confiera un marchand a qui nous achetons des bouteilles d'eau. La marque de « la Bête islamique » est encore présente, elle se lit encore au marqueur sur les façades de certaines maisons. Elle se lit aussi sur les panneaux de signalisations malgré les couches de peinture qui ont tenté de les effacer…

Ces villages reprennent vie c’est sûr ! Les jeunes vont à l’école et les pères de famille qui boivent le thé sur le bord de la route sont affairés au travaux manuels que nécessitent le travail pour gagner son pain quotidien. »

 

PARTIE 2

« Les drapeaux de l’armée arabe syrienne et de ses alliés sont nombreux, leurs hommes aussi. leurs traits et leur regard aguerris témoignent de combien ils ont dû lutter pour reconquérir ces quelques centaines de mètres carrés de terres.
Nous arrivons enfin sur les bords de l’Euphrate. Plus de ponts, tous ont été détruits par les affrontements entre l’armée syrienne et l’organisation islamique.

Sur la rive d’en face, les Russes. Ils ont mis en place une sorte de pont flottant rattaché à deux amphibiens qui le poussent d’un bout à l’autre de la berge. Le passage se fait ainsi mais le père Gabriel demande à un des soldats de nous faire passer en zodiac. Pour notre accueil, nous avons droit à une petite "balade". Le père Gabriel attend l’arrivée du pont flottant pour y faire passer sa voiture. De l’autre côté nous attendons son arrivée, un verre de maté à la main.

Une fois passé, nous faisons les quelques kilomètres qui nous séparent encore de Deyr Ezzor et de son centre. Arrivés sur place, nous longeons l’aéroport longuement et durement assiégé par les terroristes. Je repense alors à des héros comme le général Essam Zahreddin en imaginant les années de combats intensifs qu’il a dû mener lui, ses hommes et les habitants dont ils tentaient d’épargner les vies. Je repense aux fois où l’armée américaine à pilonné la gardé républicaine syrienne en les affaiblissant devant l’Ennemi. Cette « erreur » de cible avait valu la perte d’un lieu stratégique de l’armée syrienne qui s’est vue séparée en deux parties, isolées l’une de l’autre, les rendant plus vulnérables qu’ils ne l’étaient face aux barbares de l’Etat islamique !

Malgré tout ça, ils avaient tenu bon, jusqu’ à ce que l’armée syrienne face une percée par le nord et l’Ouest, jusqu’ à ce que le siège fut brisé…

Nous pénétrons ensuite dans les quartiers les plus détruits de la ville, notamment sur la ligne de front, là où se trouvaient les églises, la rue Cinema Fuad ! Il n’en reste plus rien. Elles sont au sol, on y perçoit que des gravats de pierres. La seule encore debout mais largement abîmée est l’église syriaque orthodoxe ! Le toit du bâtiment qui y est rattaché ou du moins ce qu’il en reste, nous donne une vue imprenable sur ce spectacle de désolation.
Les ruines à pertes de vue. Malgré tout ça, on voit la vie qui reprend. Des hommes viennent revoir ce qu’il est resté de leur magasin, de leur maison. Alors on nettoie, on déblaie, on fait attention où on met les pieds malgré tout. Chaque jour les mines mutilent et tuent, même des années après la cessation des conflits.
Le temps passe vite et voilà déjà plusieurs heures que nous sommes là à contempler les restes de la ville. Il faut rentrer ! L’Euphrate n’est plus franchissable après 14h et il est déjà 13h. »

 

PARTIE 3

« Sur le chemin retour, en sortant de la ville, nous nous arrêtons à un barrage qui se trouve à hauteur d'un pont. Il est détruit et s'enfonce dans le fleuve. Je le reconnais, c'est celui qui avait été construit le siècle dernier par les Français. Je m'en souviens parce que 10 ans auparavant je plongeais de ce pont dans l’Euphrate et m’y baignais. C'était devenu une sorte de rituel ! Chaque fois que j'allais à Damas, je me rendais à Palmyre, puis je continuais ma route vers Deir Ezzor avant de regagner Alep.

Le passage par Deir Ezzor était immanquablement marqué par des heures de baignades dans l'Euphrate. L'image du pont était restée imprimée dans ma tête. Parfois je repense à tous ces jeunes gens qui vivaient là et avec qui nous partagions ces moments, je me demande ce qu’ils sont devenus… Le pont en question est à présent détruit mais je ne peux m’empêcher de sourire en repensant à tout cela...

Nous prenons quelques photos puis nous repartons vite, en fait il est même déjà trop tard. On ne laisse déjà plus passer personne à cette heure là, dans un sens comme dans l'autre. Mais le respect que les Syriens ont pour les hommes d’église nous ouvre bien des portes et facilitent bien des choses. Les soldats de l’armée arabe syrienne, ces alliés que nous croisons ne refusent rien à un homme d'église, quel que soit leur religion. A la vue d’un prêtre, on s’incline et on fait une exception…

Nous parvenons in extremis à franchir l’Euphrate dans l’autre sens puis nous reprenons notre route vers Hassakeh puis Qamishli où notre avion nous attend pour retrouver Damas, sous les bombes elle aussi… à l’heure où le monde gémit sur le sort de ces mêmes voyous qui tentent de faire de Damas ce qu’ils ont déjà fait de Deir Ezzor, d’Alep, de Mossoul et de bien d'autres villes au Proche-Orient… Le bilan est lourd à notre retour : 38 morts et 50 blessés...»

 

Alexandre Goodarzy, chef de mission en Syrie.

soutenez les chrétiens d’orient en achetant leurs productions locales