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Alep, l’immortelle (2/2)

FR - 17/01/2019

Alep, l'immortelle (1/2)

Les traces laissées par la guerre restent omniprésentes dès que l'on s'éloigne de certains quartiers relativement épargnés. Nous avons parcouru les restes d’une partie du quartier de Jdeidé, partiellement détruit pendant la guerre, avec sa célèbre place Al-Hatab, autrefois rendez-vous incontournable de tous les amoureux de la cité, et qu'entoure désormais un champ de ruines. Si vous avez du mal à vous représenter ce que signifie cette expression, imaginez-vous une clairière dans la ville. Alors que vous vous promenez, au détour d'une ruelle, vous vous trouvez nez-à-nez avec un grand champ. Au début, c'est plutôt agréable. Il y a plus de lumière, plus de vent, plus d'espace, on respire. Puis vous réalisez qu'à la place de cet immense terrain vague se dressaient auparavant des immeubles, des maisons, des boutiques, dont il ne reste rien. Des montagnes de débris sont repoussées sur les côtés pour laisser des passages respectant vaguement le tracé des anciennes rues, qui ne sont parfois plus que des sentiers boueux serpentant aux milieux des décombres, en formant un labyrinthe géant à ciel ouvert. À perte de vue s'étalent des tas de pierres, des blocs de béton, des restes de murs détruits, des carcasses de voitures rouillées, des poutrelles d'acier tordues, comme autant d'effrayants symptômes d'une humanité malade... Vous mesurez alors le déchaînement de violence qui a dû avoir lieu ici, et vous n'arrivez pas à savoir si l'enfant qui passe à vélo, si l'oiseau qui chante sur cet arbre tordu, et si l'herbe qui recouvre peu à peu les gravats, sont une insulte à la mémoire des hommes qui ont soufferts ici, ou sont au contraire signes d'espoir. La vie, qui reprend ses droits dans ces lieux chargés de souffrances, indifférente aux horreurs passées, marque-t-elle le triomphe du cynisme, ou bien de l'espérance ?

Nous retournons sur nos pas. Au milieu d'une ancienne rue commerçante dont les échoppes sont aujourd'hui désertes, un magasin de laine est resté ouvert. En guise de vitrine, une toile de plastique transparent. Surpris, nous interrogeons le commerçant qui poursuit son activité au milieu des ruines. La réponse fuse, comme une évidence : « Ce magasin appartenait à mon grand-père. Je ne peux pas le quitter. » Une illustration de la force d'âme des habitants d'Alep, et de leur attachement à leur ville et à leur travail, qui a fait leur richesse à travers l'Histoire. Dans une rue un peu plus loin, Antoine nous confirme : « Au plus fort de la bataille, les balles fusaient au bout de cette rue. Pourtant, les magasins sont restés ouverts ici, et les gens ont continué de se rendre à leur travail. » Voilà qui explique sans doute l'étonnante résilience de cette ville qui se reconstruit après des années de guerres, et efface peu à peu les séquelles des combats. Ainsi, pour ne citer que ces deux exemples de résilience et d'ingéniosité, les rues sont d'une propreté remarquable, grâce à une gestion efficace de la municipalité, et de nombreux lampadaires sont équipés de panneaux solaires pour les rendre autonomes en énergie, et économisent leur batterie en ne s’allumant qu’en cas de présence humaine dans la rue que détectent des capteurs de mouvement, ce qui leur permet de ne pas dépendre de l’électricité gouvernementale, aux coupures fréquentes.

Trois jours sont peu de chose pour visiter une ville comme Alep. Mais ce que nous avons pu en voir nous a impressionné, que ce soit par la beauté de cette cité, la richesse de son histoire, ou la force d'âme de ses habitants, dont nous ne sommes pas près d’oublier la fierté, le sens du travail et l’attachement à leur ville. Avec de telles valeurs, nul doute qu’Alep ne parvienne à se relever rapidement de ses cendres, et continue d’enchanter le monde au souffle de sa culture millénaire. Alep est immortelle !