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Sept mois de mission en Syrie : "Vaincre l’odeur de la mort, les mots sont forts, mais tristement exacts."

FR - 06/02/2019
Wadi al Sayeh, quartier de Hamidiyeh à Homs, janvier 2018  - Ancienne ligne de front. Wadi al Sayeh, quartier de Hamidiyeh à Homs, janvier 2018 - Ancienne ligne de front.

« Le paysage qui s’offrait à mes yeux transpirait des stigmates

dont il avait souffert quelques mois auparavant. »

 

C’est autour du 15 novembre 2017 que j’arrivais à Homs et découvrais cette incroyable ville. Le soleil était déjà bas dans le ciel lorsque la voiture pénétrait au coeur des ruines. Le premier quartier que nous traversions était cosmopolite, sale, mais bien vivant. Nous sommes arrivés à l’entrée de la vieille cité, j’ai alors commencé à vraiment  prendre conscience de la réalité. De nombreux quartiers étaient rasés, les toits manquaient de s’effondrer et nous croisions très peu de personnes dans la rue. Les rideaux métalliques des magasins étaient soit fermés, soit éventrés. Le spectacle était glaçant. 

Nous nous enfoncions dans le vieux quartier historiquement chrétien pour rejoindre les autres volontaires, mes futurs colocs puis amis. Notre appartement, seul immeuble vestige au milieu des habitations fantômes, portait en lui un incroyable témoignage de vie et d’agitation perpétuelle. Rythmé par la chaleur des rencontres et l’ambiance générale, ma mission se présentait sous les meilleurs augures ! 

« L’hiver est arrivé tard cette année » là m’expliquait-on. J’allais régulièrement au bout de la rue, sur l’avenue en ruine, l’ancienne ligne de front. J’étais seul, face aux dégâts matériels de la guerre, à une étendue immensément envoutante de ruines. Il y avait là un char explosé. J’apprenais par la suite que ce blindé avait servi de dernier abri à une dizaine de soldats qui s’étaient réfugiés à l’intérieur, se mettant ainsi à l’abri de la pluie de fer et de feu qui leur tombait dessus. Une roquette de RPG 7 leur arracha simplement la vie, à peine un souffle de soulagement expiré lorsqu'elle traversa le blindage et explosa à l’intérieur de la cabine. L’enfer était passé par là. Les hurlements, le feu, les larmes, la poussière qui brûle les poumons et recouvre les visages d’un voile macabre, le sifflement assourdissant des bombes. Le paysage qui s’offrait à mes yeux transpirait des stigmates dont il avait souffert quelques mois auparavant. Au milieu d’un calme déconcertant, seuls trois bruits parvenaient encore à mes oreilles. L’eau ruisselante d’une canalisation percée sous des gravats, le chant des oiseaux, et le bruissement que provoque le vent dans les feuilles des arbustes sauvages. Le reste était un magnifique et triste silence gênant. 

 Homs Au milieu des ruines du quartier de Hamadiyeh - Homs, janvier 2018

Un matin semblable aux autres, la sérénité qui commençait à transparaître dans les rue de Homs fut foudroyée par les terroristes de Daesh. Il faisait pourtant beau pour un 5 décembre... 

Je portais un polo au cœur rouge et un blouson léger. Nous étions à la maison de retraite, comme tous les mardis, autour d’un thé fumant et sucré lorsque mon téléphone sonna.

« Oui ? – Ne bougez pas jusqu’à ce que je vous l’autorise, m’ordonna mon responsable, il y a eu une explosion ». 

L’info était tombée, mais nous devions attendre d’être rentrés pour en savoir plus. Un minibus du transport scolaire étudiant roulait comme à son habitude vers l’université. Une bombe y était cachée. Le bus avait tout de même passé tous les checkpoints sans être inquiété. Alors que seulement quelques dizaines de mètres le séparait de sa destination, l’explosion emporta huit des passagers et en blessa dix-neuf. Quelques heures plus tard, l’un des blessés succombait à ses blessures. 

Un ami syrien a perdu une amie dans cet attentat. Le soir, il m’expliquait qu’en sortant du taxi ce matin là, il avait aperçu le bus de son amie de l’autre coté de la grande place. Il lui avait souri, puis s’avançant vers elle, le bus explosa. Il s’arrêta un instant, puis repris sa marche pour ne pas arriver en retard a l’université. La souffrance me prenait aux tripes. Je voulais que le monde sache. Mais non. Car le même jour, Johnny Hallyday est mort.  - Vingt-huitième jour de mission. 

 

Au cours des sept mois, il y eu une trame globale, mais jamais deux jours ne furent identiques. Les actions que nous réalisions s’enchaînaient et se ressemblaient, mais je découvrais chaque jour une chose inédite, un sentiment inconnu, une odeur nouvelle... 

J’ai souvent entendu ma mère, qui a beaucoup voyagé, parler de l’odeur des différents pays, des différentes cultures. En Syrie, à Homs plus particulièrement, elle changeait continuellement. Je me laissais souvent guider par les parfums d’épices du marché, du café parfumé, d’une pizza cuite sur la pierre ou des légumes grillés. Chacune de ces odeurs étaient pour moi un symbole de résistance contre le chaos ambiant, une sorte de revanche de la vie sur une guerre qui dévaste tout. J’allais dans ces quartiers, porté par un mélange d’insouciance et de découverte quand soudain, je la rencontrais . Au détour d’un amas de gravats où semblaient s’accrocher encore les souvenirs en errance d’une agitation passée , elle était là, vicieuse, cachée au milieu des ruines. Détruisant toutes les armes de mon caractère pour mieux en puiser les faiblesses, elle s’est emparée brutalement de mon âme, qui, hagarde, ne semblait plus éprouver qu’un sentiment d’horreur insoutenable. Démunis face à cette nouvelle émotion, mon engagement s’est alors révélé sous un nouvel aspect. Il fallait que les gens sachent. Vaincre l’odeur de la mort, les mots sont forts, mais tristement exacts. La sensibilisation se joue sur l’après, sur ce qu’il faut faire maintenant. Ma mission de chargé de communication m’en conférait la pleine responsabilité.

 

Ces moments si particuliers étaient notre quotidien, et l’ensemble des sept mois de mission ont étés rythmés par une prise de conscience importante. Peut être pourrai-je un jour tout raconter, tout dire, tout écrire. Les anecdotes sont interminables ! La « Dame Rouge » habite seule dans la maison qui est exactement entre la nôtre et la paroisse maronite du quartier (juste à coté de l’ancienne ligne de front). C’était une notable avant la guerre. Agée d’environ 70 ans, elle est toujours très distinguée malgré son dénuement, soigneusement habillée avec un long manteau rouge. Elle est restée jusqu’au bout de la guerre, au mépris des djihadistes qui rentraient chez elle pour lui voler ses biens. Je me souviens qu’elle nous expliquait que le sucre étant une ressource extrêmement rare, elle était ainsi obligée de le cacher dans des cierges évidés. Nous avons finalement pu lui réparer sa toiture et repeindre l’ensemble des pièces de sa maison. 

  

C’est à Homs que j’ai appris, que j’ai grandi et que j’ai mûri. C’est au travers des rencontres, des amitiés, des témoignages que j’ai compris et fais mon choix. Il ne s’agissait pas de faire tourner inlassablement sur les réseaux sociaux les mêmes images choc, les vidéos trash pour alimenter les débats médiatiques, les mêmes tweet d’indignation. Non ! Il fallait agir et transmettre. Avec la guerre, s’était mise en place une nouvelle normalité. Le bruit des bombes au loin, les regards éteints, l’horreur des récits qui nous étaient rapportés : la lassitude de la violence avait fait son oeuvre. Illuminer le courage qui est en eux, exalter la morale qui nous fait défaut, faire en sorte que transparaisse à travers ces lignes toute la banalisation inacceptable d’une souffrance qui va gangréner plusieurs générations. Ma mission n’a pas pris fin le jour de mon retour en France. Maintenant que je sais, je dois agir, transmettre et témoigner, sinon, c’est un péché de ne rien faire. 

Antoine, ancien volontaire en Syrie.