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Les femmes en noir de Sadad #2

FR - 09/03/2019

En cette belle matinée d'hiver à Sadad, le ciel d'un bleu vif et la douceur de l'air semblent se jouer de la saison, pour le plus grand bonheur des villageois qui en profitent pour prendre l'air sur le pas de leur porte. Pourtant, tous les cœurs ne sont pas à la fête dans ce village meurtri par la guerre. Il y a une semaine, nous visitions les parents de deux jeunes morts au champ d'honneur. La profondeur de leur deuil nous avait beaucoup marqué, ainsi que leur accueil et leur gentillesse à notre égard, nous qui n'étions que de simples inconnus venus entendre leur récit.

Mais ces familles affligées, qu'il est convenu d'appeler les « familles des martyrs », sont malheureusement nombreuses dans le village. Et au-delà des traits tirés et des vêtements noirs, chaque famille a une histoire qui lui est propre, et qu'il est important de ne pas oublier, afin que soit vérifiée cette belle formule : « Le vrai tombeau des morts, c'est le cœur des vivants ». Pour cette raison, mais aussi pour leur témoigner notre affection, nous nous rendons chez une autre famille, qui a également perdu deux fils pendant la guerre.

C'est une maison comme il y en a partout à Sadad : de plein-pied, avec un toit-terrasse en béton, et entourée d'un petit jardin ceinturé de murs en terre. Elle abrite Maryam et son mari Abdelnour, qui nous reçoivent aujourd'hui. Derrière leur accueil chaleureux, certains signes ne trompent pas : les habits noirs de Maryam, et les portraits de leurs fils disparus que nous apercevons sur les murs de la pièce-à-vivre nous rappellent que ce couple vit dans le deuil. Installés sur les banquettes disposées autour du poêle, nous écoutons leur histoire. Originaires de Raqqa, ils se sont installés à Sadad quand Daesh s'est emparé de leur ville, en 2013.

Dans le village, une vingtaine d'autres familles sont originaires de Raqqa. Le plus jeune de leurs dix enfants, Farid, avait vingt-six ans quand la guerre l'emporta, le 20 janvier 2013, alors qu'il défendait une prison d'Idleb attaquée par le front Al-Nosra. Le groupe islamiste désirait libérer les nombreux terroristes qui y emprisonnés. Quelques années plus tard, c'était au tour de Walid, de cinq ans son aîné, de laisser sa vie dans les combats. Ce dernier s'était engagé en tant que civil volontaire auprès de Soleiman, maire de Sadad durant la guerre, qui avait monté une milice pour résister à l'avancée des terroristes. Un soir de 2015, alors que Daesh était aux portes du village, une voiture suspecte s'est présentée au premier point de contrôle. Il s'est proposé pour aller voir, tout en demandant aux autres soldats de s'éloigner. Quand le conducteur s'est aperçu qu'il ne pourrait pas passer, il a déclenché l'explosion de sa voiture. Walid est mort dans l'explosion, et plusieurs soldats ont été blessés. Son sacrifice a permis de sauver la vie de ses frères d’armes et d'empêcher la voiture piégée de pénétrer dans le village.

Malgré leur chagrin, les parents sont très fiers de leurs deux fils, dont ils parlent régulièrement à leurs petits-enfants. Sur le mur en face de nous, une grande affiche les représente. Leurs portraits sont également accrochés dans plusieurs pièces de la maison. Nous finissons la visite en priant tous ensemble en français puis en arabe. Ces prières sont toujours particulièrement émouvantes : empreintes d'une certaine gravité bien sûr, mais non dénuées d'espérance pour autant.

#1 - Les femmes en noir de Sadad : Mayada ne s’habille qu’en noir et se refuse toute nourriture sucrée depuis sept ans.
#2 – Les femmes en noir de Sadad : « Le vrai tombeau des morts, c'est le cœur des vivants. »
#3 – Les femmes en noir de Sadad : « Mon fils ne m’appartient pas, il appartient à Dieu. »
#4 – Les femmes en noir de Sadad : « La dernière information qu’elle détient sur son fils est la vidéo de son enlèvement. »
#5 – Les femmes en noir de Sadad : Une longue période de colère contre Dieu, contre sa foi, contre tout ce qui lui rappelle ses enfants disparus…