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Les femmes en noirs de Sadad #4

FR - 11/03/2019

Encouragés par nos précédentes rencontres avec les familles de martyrs, toujours très touchées de nos visites, nous poursuivons notre démarche, et nous nous rendons aujourd’hui chez la famille de Dole.

Cette mère de cinq enfants vit dans l’angoisse. Elle est sans nouvelles de son fils Ra’ed, porté disparu au début du conflit en Syrie. Nous la croisons au détour d’une ruelle dans Sadad.

D’un âge avancé, elle s’avance lentement vers la maison d’un de ses fils, où nous nous rendons également pour recevoir leur témoignage. Vêtue de noir à l’exception d’un tablier bleu foncé, elle porte un fardeau plus lourd que l’âge ou la maladie. A notre arrivée, nous constatons que toute sa famille s’est réunie pour l’occasion : sa fille et deux de ses fils, avec conjoints et enfants respectifs, cela fait du monde ! Le temps est clément, nous profitons des rayons du soleil en partageant tous ensemble café et autres gourmandises dans la cour qui vient d’être lavée à grande eau. Assise à côté de Dole, je l’écoute me confier ses inquiétudes.

Ra’ed, son dernier fils, a été enlevé en novembre 2012, lors de l’attaque par le front Al-Nosra du poste de police qu’il surveillait dans la Ghouta, à Damas. La dernière information qu’elle détient sur son fils est la vidéo de son enlèvement, que la famille a pu visionner. Depuis, elle n’a plus de nouvelle, malgré ses nombreuses demandes aux autorités. Son fils est porté disparu, et elle sait bien que plus le temps passe, plus les chances qu’il soit encore en vie diminuent.

Aujourd’hui, s’il est encore prisonnier, cela ne peut être qu’à Idleb, dernière grosse poche de résistance des groupes terroristes sur le territoire syrien. Malgré l’improbabilité de cette hypothèse, elle garde le fol espoir que Ra’ed est vivant, quelque part là-bas, car sinon, me dit-elle, ils auraient été informés de son décès.

Comment une mère peut-elle trouver le sommeil la nuit, quand elle sait son fils emprisonné et maltraité dans quelque cave insalubre d’une région en guerre ? Lors de sa capture, il avait 32 ans. Dole me montre une photo : « Il mesure plus de deux mètres, vois-tu la photo, vois-tu comme il est beau ? ». Fière de son fils, elle s’assure que les deux autres volontaires de l’association présents ont bien pris soin de photographier son portrait. Complètement absorbée par notre conversation, je n’ai pas touché au thé, déjà froid, et les biscuits que l’on m’offre – et qu’il est si difficile de refuser – s’entassent sur un coin de la table.

Tous les visages sont tristes, et des larmes apparaissent sur le visage de Dole. Son fils Tarek est le seul qui parvienne encore à parler sans trahir son émotion. Il nous remercie de notre présence à leurs côtés. L’absence de Ra’ed est une plaie ouverte, que rien ne leur permet de refermer. N’ayant aucun deuil à faire, leur fardeau est encore plus difficile à porter. Leur place n’est ni du côté des familles en deuil, ni du côté des indemnes. Impuissants, ils se sentent abandonnés, et ne connaissent que le doute et l’angoisse. Il est très rare que des personnes viennent chez eux pour partager ce qu’ils portent dans leur cœur depuis tant de temps. Mais ils savent que nous raconterons leur histoire et prierons pour eux, et cela les touche beaucoup. 

Au moment de les quitter, Dole s’avance vers Louis-Alban, un des volontaires présents, et lui dit quelque chose en arabe que nous ne comprenons pas. Hyam, une amie de l’association qui nous accompagne, me traduit : « Vous êtes le visage de l’espoir. » Ces paroles nous touchent énormément. Nous savons que maigre sont les chances que Ra’ed soit encore en vie. Mais quelle que soit la vérité, nous espérons qu’elle se fera jour rapidement, afin que cette famille puisse enfin trouver la paix, que ce soit dans des retrouvailles inespérées, ou dans un deuil salutaire.