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Seuls les morts voient la fin de la guerre

FR - 09/04/2019

C’est lors d’une mission d’entretien du Krak des Chevaliers que nous avons rencontré Yamèn. Nous logions dans un local de l’Institut des langues de Mme Reem, que l’association avait en parti financée. Tous les soirs, ce professeur d’anglais qui travaillait sur place venait s’assurer que nous ne manquions de rien, et en profitait pour nous inviter à boire le thé. Au cours de l’une de ces pauses thé, nous avons appris qu’il venait de terminer un service militaire de sept ans. Abasourdis, nous peinions à imaginer ce que représente le fait de tout quitter pour servir aussi longtemps dans l’armée. Il décida alors de nous en parler.

Naturellement timide, il s’exprimait avec hésitation, et ponctuait ses phrases de « I guess… » A l’âge de vingt-huit ans, alors qu’il travaillait à l’usine, son père était arrivé une lettre à la main. Dans l’enveloppe, une feuille, sur laquelle quelques lignes laconiques lui apprenaient son ordre de mobilisation. La guerre était en passe de lui prendre sept années, parmi les meilleures et les plus importantes de sa vie. Servir son pays, oui, mais aussi longtemps ! Comment avait-il réagi ? « Il n’y avait rien, c’était un blanc total dans mon esprit, » se souvient Yamèn. De nombreux jeunes hommes quittent la Syrie pour échapper au service militaire. Lui était resté. D’abord parce qu’il n’est pas si simple de s’en aller. Ensuite parce que c’était son devoir. C’est ce qu’il avait expliqué à sa mère en larmes, le soir même, alors qu’elle disait avoir perdu son fils.

Yamèn nous prévient. Lié par le secret professionnel, il ne peut pas nous raconter en détail ce qu’il a vécu pendant ces sept années de service. Tout au plus apprenons-nous qu’en sa qualité de professeur d’anglais, il avait parfois été chargé de la traduction de certains documents. Mais en chrétien convaincu, il attire notre attention sur le côté mystique des évènements. Ainsi, il nous avoue s’être senti éprouvé par Dieu à plusieurs reprises. Un jour de colère, il tente d’abattre un homme qui l’invectivait. Un crime qui l’aurait sans doute conduit droit en prison. Il continue : « Dieu m’a également protégé plus d’une fois. Un jour où je marchais dans la rue, une balle tirée par un tireur d’élite est passée à moins d’un mètre de moi. Elle est venue s’exploser dans un arbre juste derrière moi. J’ai remercié Dieu de m’avoir laissé en vie. »

Les verres de thé sont vides depuis longtemps, et derrière la baie vitrée, la nuit est noire. Yamèn parle lentement, en choisissant ses mots avec soin. Pourtant, aucun d’entre nous ne songe à s’en aller. Car son histoire est aussi celle de tous ces jeunes soldats que nous croisons tous les jours aux points de contrôle, sans plus y faire attention, et qui font parti du décor de ce pays en guerre. Et elle nous rappelle que tous ont une famille, peut-être une femme et des enfants, des rêves, un travail, enfin, une vie, en dehors de la guerre.

« Qui vide son verre vide son cœur » a dit Victor Hugo. L’un de nous rapporte une bouteille d’arak, l’alcool local au goût d’anis, et nous continuons la discussion avec un peu de baume au cœur. Yamèn a trouvé un travail ici, dans la vallée des chrétiens. Mais la vie est dure et le travail paye trop peu. Les sanctions économiques imposées à la Syrie empêchent l’économie de redécoller, et brisent l’espoir d’une vie meilleure pour la population. Il nous interroge : « Pourquoi resterai-je en Syrie ? » Il prend soin de préciser que partir n’est pas dans son intention : « De toute façon, toute ma famille est ici, et je ne veux pas les quitter. Mais comprenez-moi :  j’ai trente-cinq ans, j’ai passé sept ans à servir mon pays, et aujourd’hui, je n’ai rien. Je ne suis pas marié, mon travail me suffit à peine pour vivre, et l’avenir ne m’offre aucune perspective. Mettez-vous à ma place. Pourquoi resterai-je ? »

Le silence se fait. Dans la salle neuve de l’Institut, les néons indifférents jettent une lumière froide sur la scène. Il n’est pas question pour nous de lui asséner de grands principes théoriques, alors que nous sommes à peine capables d’imaginer sa vie. Du reste, nous comprenons parfaitement son désarroi, et nous le partageons. Le droit des uns à défendre leur frontière n’empêche pas les autres de rêver à une vie meilleure. Alors, nous nous rappelons ce mot : « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre. » Car nous constatons une fois de plus que même dans les zones libérées par l’armée arabe syrienne, les conséquences de la guerre n’en finissent pas pour les Syriens. Comme si pleurer leurs morts n’est pas suffisant, ils doivent encore subir les pénuries de gaz, de mazout, d’électricité. Le travail est dur, les salaires trop faibles, et leur niveau de vie n’a plus rien de comparable à ce qu’il était avant la guerre. Etouffée sous les sanctions sans issue, l’économie végète, et une fois de plus, la population se retrouve prise en otage par les jeux géopolitiques des puissants, et poussée à l’exil. Mais tous ces départs, tristes conséquences de politiques irresponsables, ne sont bon ni pour les pays d’accueil, ni pour le Proche-Orient, et sont autant de drames personnels pour les exilés eux-mêmes… Et cependant, tous sont compréhensibles, et nous ne pouvons pas juger.

Yamèn nous ressert un verre. Nous changeons de sujet. Il nous remercie de notre présence à ses côtés, et nous assure que voir des jeunes européens venir dans son pays et y partager la vie de la population l’interpelle beaucoup, et représente une vraie raison d’espérer à ses yeux. Quant à nous, touchés par son émouvant témoignage, nous lui promettons de ne pas l’oublier, et de le garder dans nos prières.

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